Nous avons interviewé David van Duren, le Directeur du Secrétariat du Forum mondial sur l’expertise cyber (GFCE) depuis son lancement officiel en 2015, à propos de ses opinions sur Common Good Cyber, la récente Conférence GC3B 2025 à Genève, ainsi que les jalons, l’impact et les priorités à venir de l’organisation.
Félicitations pour votre 10e anniversaire cette année ! Quelles sont vos plus grandes réalisations jusqu’à présent dans l’accomplissement de votre mission, et qu’attendez-vous pour les dix prochaines années ?
Au cours de la dernière décennie, le Forum mondial sur l’expertise cyber (GFCE) a évolué d’une modeste initiative à la principale plateforme mondiale dédiée au renforcement des capacités cyber. Au cœur de cette transformation réside notre réalisation la plus durable : la cultivation d’une communauté multi-parties prenantes de confiance. Aujourd’hui, cette communauté comprend plus de 250 membres et partenaires — réunissant gouvernements, organisations internationales, secteur privé, société civile et milieu universitaire pour œuvrer collectivement au renforcement de la résilience cyber mondiale.
Cet engagement partagé s’est traduit par des progrès concrets. Nous avons construit et maintenu une plateforme de coordination neutre qui facilite la collaboration entre donateurs et bénéficiaires, accélère le soutien là où il est le plus nécessaire, et aide à prévenir la duplication des efforts. Nous avons lancé le Portail de connaissances Cybil — désormais le référentiel le plus complet au monde de ressources sur le renforcement des capacités cyber. Grâce à l’établissement de pôles régionaux, nous avons rapproché la coordination du terrain et aligné les efforts sur les réalités et priorités locales. Et avec la formation de Groupes de travail et de Communautés de pratique, nous avons créé des espaces de collaboration interrégionale significative sur des questions thématiques clés.
Plus récemment, l’établissement de la Fondation GFCE et du Comité de pilotage stratégique a marqué une étape importante — ancrant notre gouvernance dans la communauté même que nous servons et jetant les bases d’un modèle opérationnel plus durable.
Dans notre perspective d’avenir, notre priorité est d’approfondir l’action régionale, d’accroître le soutien par le biais de partenariats nouveaux et renforcés, et d’assurer la viabilité à long terme de nos services essentiels. La prochaine décennie exigera un GFCE plus agile — un qui reste réactif aux changements mondiaux, attentif aux besoins nationaux et régionaux, et fermement ancré dans la responsabilité partagée. Dans un monde marqué par une fragmentation croissante, notre mission demeure claire : habiliter notre communauté à agir ensemble, animée par un but et une unité, pour construire un avenir numérique ouvert et sécurisé.
Parmi d’autres réalisations, vous avez lancé une conférence véritablement mondiale, GC3B, qui s’est tenue l’année dernière en Afrique avec un appel à l’action ambitieux : L’Appel d’Accra. Quelle est votre évaluation de son succès et qu’attendez-vous de l’événement de cette année à Genève ?
La Conférence mondiale sur le renforcement des capacités cyber (GC3B) a été créée pour servir d’espace de rassemblement mondial dédié spécifiquement au renforcement des capacités cyber. La dernière édition a été accueillie à Accra par le Ministère de la Numérisation et des Communications du Ghana par le biais de son Autorité de Cybersécurité (CSA), et co-organisée par la Banque mondiale, l’Institut CyberPeace, le Forum économique mondial et le GFCE. Ce fut un moment marquant pour le domaine — non seulement parce que c’était la première fois qu’un tel événement mondial se tenait sur le continent africain, mais parce qu’il a produit une vision partagée et inclusive pour l’avenir : l’Appel d’Accra pour un développement cyber résilient.
L’Appel d’Accra était significatif car il ne s’agissait pas d’une déclaration faite par un petit groupe — il a été approuvé par plus de 78 pays, organisations et parties prenantes de tous les secteurs et régions — y compris un soutien et un engagement de Global Cyber Alliance. Il a contribué à placer la résilience cyber fermement dans le cadre plus large de l’agenda du développement et a donné une voix collective aux priorités et principes qui devraient guider le renforcement des capacités cyber à l’avenir.
Depuis son lancement, l’Appel d’Accra a été référencé par les donateurs, les exécutants et les acteurs multilatéraux comme un cadre commun pour aligner les efforts. Il a également créé un élan pour une coopération et une intégration plus fortes avec les parties prenantes du développement, y compris les banques multilatérales de développement et les organes des Nations Unies.
Lors de la GC3B 2025 à Genève, notre objectif est de maintenir cet élan tout en répondant à la demande croissante de coordination et d’impact. L’événement de cette année se concentrera sur la mise en œuvre : comment passer des principes partagés à l’action concrète, intensifier les efforts dans les régions sous-financées et construire des partenariats durables entre les secteurs. Il offrira également un espace dédié aux voix régionales et fournira des mises à jour sur la manière dont l’Appel d’Accra est traduit dans la pratique.
Vous avez fait partie du secrétariat de Common Good Cyber, où nous nous efforçons collectivement d’établir un modèle de financement durable pour les acteurs qui garantissent la sécurité sur Internet. En tant qu’organisation à but non lucratif vous-même, quelles difficultés avez-vous rencontrées depuis la création du GFCE et quels objectifs souhaiteriez-vous atteindre avec Common Good Cyber pour l’écosystème élargi des organisations à but non lucratif dans le domaine de la cybersécurité ?
Le GFCE a été établi avec un mandat d’intérêt public : servir de plateforme neutre qui relie les pays, les organisations et les régions pour faire progresser le renforcement des capacités en matière de cybersécurité à l’échelle mondiale. Néanmoins, comme de nombreuses organisations à but non lucratif dans le domaine de la cybersécurité, nous avons constamment été confrontés à un paradoxe — notre rôle est reconnu comme essentiel, mais notre financement a souvent été à court terme, fragmenté ou lié à des projets étroitement définis.
Ce défi n’est pas unique au GFCE. De nombreuses organisations qui fournissent des services fondamentaux — allant de la coordination et du partage des connaissances à l’assistance technique — peinent à accéder à un financement durable et flexible. Ces services ne produisent pas toujours des résultats visibles ou immédiats, mais ils sont cruciaux pour permettre un impact à long terme et éviter la duplication des efforts dans l’écosystème.
Par le biais de Common Good Cyber, nous visons à résoudre ce problème systémique en plaidant pour un investissement soutenu dans les acteurs qui servent la communauté élargie de la cybersécurité. Notre objectif est de développer une architecture de financement plus prévisible, plus équitable et mieux alignée sur les besoins à long terme — une architecture qui permet aux organisations axées sur leur mission de se concentrer sur la réalisation, et non sur la survie.
Nous croyons que Common Good Cyber peut être un vecteur pour renforcer la couche à but non lucratif de l’écosystème de la cybersécurité. En travaillant ensemble, nous pouvons faire évoluer la conversation du financement réactif vers une responsabilité partagée — assurant ainsi que l’infrastructure de confiance, de coordination et de capacité suive le rythme des exigences croissantes d’un paysage numérique en évolution rapide.
Nous vivons une époque incertaine avec de nombreuses tensions géopolitiques qui changent l’ordre mondial. Cela se reflète-t-il dans votre travail ? Comment les différentes organisations au sein de votre communauté contribuent-elles de manière significative à la mission du GFCE ?
Absolument — le travail du GFCE se situe à l’intersection du développement numérique et de la cybersécurité. À mesure que les tensions s’accentuent et que les domaines numériques deviennent de plus en plus contestés, l’importance des plateformes neutres et multipartites n’a fait que croître.
Nous constatons ces dynamiques de multiples façons. Premièrement, la demande de renforcement des capacités en matière de cybersécurité augmente fortement, en particulier de la part des pays et des régions cherchant à renforcer leur résilience face à des menaces croissantes. Parallèlement, les donateurs alignent de plus en plus leur soutien sur les stratégies nationales et les intérêts de politique étrangère, ce qui peut créer à la fois des opportunités et une fragmentation dans l’écosystème.
Le GFCE joue un rôle vital de rassembleur dans ce contexte. Nous réunissons les gouvernements, les organisations internationales, la société civile et le secteur privé pour aligner les efforts autour de priorités partagées — avec un accent particulier sur la coordination, la transparence et la réduction des duplications.
Notre communauté est ce qui rend cela possible. Les pays contribuent en partageant les bonnes pratiques et en soutenant la coopération entre pairs. Les exécutants apportent une connaissance technique approfondie et un contexte. Les organisations régionales fournissent un leadership local crucial. Et les voix de la société civile aident à garantir que notre travail reste inclusif et ancré dans des principes universels.
En période d’incertitude géopolitique, notre modèle de collaboration devient encore plus essentiel. Le GFCE offre un espace rare où le dialogue se poursuit, où les capacités peuvent être renforcées malgré les divisions, et où l’avenir numérique est abordé non pas comme un champ de bataille, mais comme une responsabilité partagée.
Où observez-vous le plus d’intérêt et d’engagements financiers avérés pour le renforcement des capacités en matière de cybersécurité ? Y a-t-il des types particuliers d’organisations ou de zones géographiques où vous constatez un engagement ou une énergie particulière dans ce domaine ?
Ces dernières années, nous avons observé une augmentation notable de l’intérêt mondial pour les domaines qui recoupent les priorités plus larges de développement et de sécurité. Des sujets tels que la lutte contre la cybercriminalité, la protection des infrastructures critiques, l’amélioration des capacités de réponse aux incidents et la compréhension des implications des technologies émergentes comme l’IA attirent une attention accrue.
Les agences de développement, les organisations internationales et les partenariats public-privé ont manifesté un intérêt croissant pour s’assurer que les efforts de transformation numérique sont sous-tendus par une forte résilience cyber. Il y a également une prise de conscience accrue de l’importance d’aligner les efforts cyber sur les stratégies de développement nationales et les objectifs plus larges d’inclusion numérique. Nous observons une dynamique particulière autour des questions transversales : l’intégration de la cybersécurité dans l’infrastructure numérique publique, le renforcement des mécanismes de coordination nationale et la promotion de la collaboration multipartite.
En outre, l’accent est de plus en plus mis sur les initiatives menées au niveau régional, où la propriété locale et les solutions spécifiques au contexte sont privilégiées. Cela étant dit, bien que le financement par projet soit en augmentation, le soutien à long terme pour la coordination, l’échange de connaissances et l’infrastructure communautaire demeure limité. Ces éléments sont essentiels pour garantir que les initiatives individuelles soient interconnectées, évolutives et réactives aux défis mondiaux communs.
Au GFCE, notre priorité demeure d’aider à combler ces lacunes — en favorisant la confiance, en évitant les duplications et en amplifiant l’impact des investissements par le biais de la collaboration. À mesure que les défis cybernétiques deviennent plus complexes et interdépendants, le besoin d’un renforcement des capacités inclusif, soutenu et stratégique est plus crucial que jamais.



